Il y a parfois ces instants de la nuit où je regarde autour de moi et où je ne reconnais plus rien.
Il y a parfois ce reflet dans la glace qui me regarde avec angoisse et je ne me reconnais pas.
Cette autre en moi.
Il y a eu cette pulsion de vie si forte, à m'en décrocher l'âme, vendredi soir, avec eux, autour d'une table, à cause de tous ces rires qui fleurissaient entre nous, à cause des 30 ans d'un copain, à cause de ce temps qui file, et puis dans notre bar, les mojitos encore, et les regarder eux, mes amis, en face de moi, les trouver touchants, ou distants, je sais pas exactement, et j'ai eu envie de leur murmurer allez on y va, allez on part dans les rues, oublier, vivre l'instant plus que jamais, c'était peut-être à cause de cette tristesse soudaine, et puis peut-être parce-qu'il y avait cette étrange lumière qui faisaient briller les yeux d'une lueur inconnue, cette étrange musique qui faisait mal dans la poitrine, et le serveur dont les regards coulaient parfois jusqu'à moi et qui m'a dit tu t'es perdue?, lorsque je me suis accoudée au comptoir, et j'avais juste envie de crier peut-être je me suis perdue, ou peut-être j'ai seulement perdu mon enfance.
Il y a eu alors ces pas dans la rue, avec Karma Police dans les oreilles, et ces yeux que je fermais, je ne voulais plus rien voir du monde autour de moi et les lumières hurlaient sous mes paupières.
Où sont passées toutes ces années?
J'ai refermé la porte de mon appart. Et j'ai laissé le noir grignoter chaque espace, chaque objet, chaque parcelle de ma peau.
Et la vie coulait en moi comme une urgence.
Lui a écrit je te veux maintenant.
Et moi j'ai senti que cet amour qui avait pris possession de moi lentement commençait à déborder, parce-qu'il y avait tous ces mots qui coulaient entre mes lèvres sans que je sache comment arrêter ce flot, qu'il y avait cette urgence à vivre et que son image me suivrait partout désormais.
Need you.
Want you.
Love you.
Il y a eu ce samedi en marge de ma vie, ou au coeur de ma vie, je ne le saurai jamais, mais j'étais allongée, et je regardais Lost in Translation pour la 2ème fois, et pour la 2ème fois, c'était une gifle.
La solitude imprimée sur tous les visages de ce film, et ces images si belles, si lumineuses, et j'ai eu envie de partir loin, toujours avec cette même urgence, et lorsque j'ai regardé autour de moi, je n'étais pas chez moi, il fallait que j'aille me trouver autre part, parce-qu'en moi, l'étrangère chantait une petite chanson triste, au goût d'adolescence, au goût de romantisme exacerbé, et que j'y ai vu un signe de deuil.
Mais peut-être à se chercher partout, on ne se trouve jamais.
"Est-ce que ça s'arrange?
Non. Oui.
Y a de l'espoir."
Et je suis étrangère à mon corps. Et j'aurais voulu parler des heures, mais comme j'étais seule, j'ai pleuré devant ces personnages qui se débattaient avec leur solitude.
Et cette autre en moi a chanté plus fort, ma solitude a éclaté, j'en avais plein les yeux, et c'était comme avoir le corps sans peau.
J'ai ouvert mon livre Caresser le velours, de Sarah Waters, et tous ces parfums, ces mélodies, cette sensualité m'ont sauté au visage, c'était violent, c'était doux, c'était comme à nouveau avoir 15 ans, ou 80 ans, je ne sais pas bien, et les mots s'entrechoquaient dans ma gorge, encore, et je voulais couvrir des pages et des pages, mais les pages sont restées blanches, parce-que je savais bien qu'écrire à cet instant aurait été m'entailler directement l'âme.
"Je posai une main sur ma poitrine. Là au-dedans, il y avait quelque chose qui bougeait, un tiraillement ou un effondrement ou une masse en fusion, comme si ma poitrine était la paroi chaude et amollie de la bougie qui croule tout autour de sa mèche allumée."
Le coeur à vif.
Le coeur ouvert.
Le coeur sur la table d'opération.
N'était-ce pas ce que j'avais désiré?
En marchant dans la rue, je me regardais marcher et j'ai vu ces souvenirs qui s'enfuyaient encore, toute cette peau que je laissais à chaque croisement de rue.
J'étais vivante et transparente, nue et blessée, mélancolique et paumée.
Et l'étrangère chantait toujours.
Le coeur qui déborde.
Et mon demi-p'tit-frère au téléphone, son anniversaire, ses mots, et je le sentais loin, et mon père qui n'a pas demandé à me parler, et c'est moi qui me suis sentie loin, la colère qui monte comme une vague, et qui s'éloigne, comme la mer se retire, en effaçant les traces sur le sable.
J'ai perdu mon enfance.
Et puis ce soir-là, juste avant de monter rejoindre les autres, juste avant, s'adosser contre le mur, parce-que le corps trop pesant soudain, et fermer les yeux en sentant la fumée pénétrer à l'intérieur de moi et cette musique me donner des frissons, The Chemical Brothers, out of control. Et lorsque j'ai ouvert les yeux, j'étais loin de Paris, de ce boulevard, de ces voitures et de ces gens.
J'étais griffée sous la peau.
Out of control.
Un monde inconnu en moi.
Il faisait bon, chaud, chez Sergent-Chef, il y avait les regards fatigués, les rires lents, les mots qui se perdent, et puis ces mots qui blessent, ces tensions entre les regards, et je regardais mon ex-coloc qui sommeillait sur le canapé, et j'avais envie de rire avec elle, qu'on parte soudain, et qu'on aille vivre un de ces moments au goût d'éternité qui se rangent dans des boîtes à secrets.
Tout, sauf les mots qui blessent.
Fuir, et se perdre entre les rires du présent.
J'aurais voulu être légère.
Et je me sentais si lourde.
Surtout ne pas croiser de miroir, surtout ne pas voir que derrière mes yeux, il y avait cette autre.
Il y a eu cette nuit particulière ensuite où mes yeux brûlaient de fatigue et où je suis restée allongée sur le parquet, à fumer, à écouter de la musique et à murmurer des mots en anglais, pour Lui, sans Lui, parce-que je veux parler sa langue, parce-que je veux apprivoiser ces mots pour pouvoir sentir leur pouvoir ensuite.
Je veux être comme Lui, un peu.
Je veux qu'il soit comme moi, un peu.
Mais comment ne pas s'éloigner de nous?
Et je ne reconnaissais pas ma voix, et je ne reconnaissais pas ce que je disais, mais les mots s'élevaient encore parmi la musique et c'est devenu comme une rivière qui coulait rapidement et qui emportait encore des morceaux de mon passé.
Je parlais anglais et j'ai regardé mes lèvres s'arrondir, et mon visage se transformer parce-que les sons étaient différents, alors ce n'était pas moi dans ce miroir.
Alors quitter ce reflet, pour ne pas voir cette autre.
Et je lui parle en anglais.
Et ces mots-là ne trouvent pas encore d'écho en moi.
Lost in the Translation.
Il y a eu cette conversation avec mon frère, légère, et cette chanson qu'il a écrite et mise en musique, grave. Et j'ai pleuré de ne pas reconnaître sa voix.
"Ca fait déjà 30 ans,j'ai perdu toute notion, toute notion
Du temps"
Et j'ai pleuré de sentir ses émotions, et que rien ne pourrait jamais changer, mon frère est en moi depuis le début, depuis toujours, et quoiqu'on fasse, on se sentirait décalés ensemble, et les années sont passées sur nous, et je le vois, petit garçon et homme à la fois, et il y a eu ce fil qui s'est tendu entre lui et moi pendant quelques minutes, et nous sommes devenus étrangers au monde.
Où sont passées toutes ces années?
Je n'ai pas eu envie de me coucher, j'aimais ce noir dans l'appart, j'aimais cette atmosphère brumeuse, suspendue, et cet état où on ne sait plus qui on est, parce-que le corps réclame le sommeil et la tête réclame des mots, des images, et tout en soi respire la mélancolie.
Et peut-être que j'aime cet état.
Et peut-être que j'aime me sentir étrangère à moi.
Flippant, enivrant, bouleversant, comment lutter, c'est toute la tête qui est prise.
J'ai mis The sound of silence, j'ai continué à observer la petite lumière irréelle qui dansait dans l'appart, j'ai trouvé que l'air était blessant, et j'aurais voulu qu'il soit là, Lui, à côté, et j'aurais pleuré entre ses mains, sur son corps, et puis plus rien n'a compté que cette solitude, charmeuse, envoûtante et troublante.
Je n'ai rien compris mais je me suis sentie bien d'être mal.
Et l'étrangère chantait.
Et puis il y a eu ce dimanche matin avec la pluie sur les toits, mon désir glacial, ma tête sous la couette, mes mains sur mon ventre, et sous ma poitrine, déjà, ça s'agitait un peu fort. Les heures filaient entre les musiques, et les mots, toujours là, toujours envahissants, et je ne voulais plus bouger, et j'aurais voulu qu'on se parle encore plus, avec Lui, je voudrais que tout aille plus vite, je voudrais que l'espace et le temps se gomment, je voudrais arrêter d'être habitée par le manque, et puis je voudrais m'allonger et fermer les yeux jusqu'à ce qu'il soit, là, à côté de moi.
"Tu me manques ma belle, je veux te revoir bientôt."
Et je cours dans le métro, comme pour tout laisser derrière moi, la laisser cette autre, la faire taire, et je monte vite chez MMA et dès qu'il referme la porte, je sens la chaleur m'envahir. Parce-que voir son sourire, c'est déjà sourire, parce-que les anchois marinés de sa mère, c'est un pur orgasme gustatif, parce-qu'il est de ma famille, parce-qu'il est insupportable lorsqu'il me dit "je mesure pas ma force" et qu'il vient de me ruiner l'épaule gauche, parce-que j'aime quand on s'affale sur son canapé, avec le ventre prêt à éclater d'avoir trop mangé, parce-que lorsque je le quitte, j'ai toujours l'estomac qui descend d'un étage.
J'ai perdu mon enfance.
Et dans le métro, je regarde les gens, et j'ai cette soudaine envie de danser, de vivre, toujours plus, la liberté plus que jamais, comme une fleur qui n'arrête pas de fleurir, je regarde les gens, et je sens cette autre en moi qui bouge et j'entends sa petite chanson triste au creux du ventre.
Cette autre, cette enfant, cette adolescente, celle qui aime, c'est moi, à nouveau.
Où sont passées toutes ces années?
Et je veux revoir le monde autour de moi, apprendre à apprivoiser l'étrangère en moi.
L'étrangère, celle qui aime.
Alors je prends ma caméra, et derrière elle, je vais devenir spectatrice, parce-qu'il y a ces nouvelles sensations, ces émotions, ces nouvelles éraflures sous la poitrine.
Où sont passées toutes ces années?
Le coeur à vif.
La vie comme une urgence.
Cette autre en moi.
Spectatrice.
Etrangère.
Filmer ce décalage.
Pour ne pas perdre complètement le goût de l'enfance.
Où sont passées toutes ces années?
Je les rattrape.
L'étrangère en moi me montre le chemin.
Foutue nostalgie.
(Mais tout va bien à part le moral hein).
(Spéciale dédicace à ma mère).
(Et je souris).
Commentaires :
Re:
J'ai bien aimé Broken Flowers, pour d'autres raisons que Lost in Translation, et beaucoup moins que celui-ci d'ailleurs, mais décidément, j'aime ce qui passe sur le visage de Bill Murray.
Mange un Dany, ça ira mieux ;-))
Re: Re:
J'étais au UGC montparnasse, sympa les fauteuils d'ailleurs.
Par contre la musique elle était top. Et puis Sharon Stone elle est jolie ! Et winston il est marrant.
Et c'est quoi un Dany? Aaaaaah sii je me souviens, les genre de Danette mais en dur! OUaaiiiis je me souviens je les démoulais et j'essayais de manger les bords de façon a ce qu'il reste qu'un tron au milieu !! Mouahahaha!!! trop fort !!
Re: Re: Re:
Euh, je suis pas super claire.
Tant pis, je suis fatiguée!!
Un Dany, c'est une crème au caramel que l'on démoule oui!
Bonne journée Manzin :-))
ce que tu as l'air triste
Et ben il m'a retourné le cerveau cet article une fois de plus très très bien écrit je pouvais ressentir ta triste tes interrogations et même imaginer cet autre là sans être là et se battant pour exister...
Bon bref très intéressant à lire une fois de plus merci...
Ca fait du bien de réfléchir de temps en temps (suis pas habituée lol ;-) )
Bonne journée
Céline
Re: ce que tu as l'air triste
Et ben, ma nipote, pas encore 30 ans et tu es déjà atteinte d'un syndrome qui nous démange, ta mummy et moi ?
Reprends-toi, sinon, tu vas faire sortir des larmes de mes beaux petits quinquets..snif..
cela dit, tout cela est fort bien écrit.. :o ((
Re: Re: ce que tu as l'air triste
"Les chats font pas des chiens", hein ;-))?
Passe une bonne journée Tantine, j'essaie de t'appeler vite pour prendre des news :-))
Salut Joum,
Comme tu l'as vu la première, nous avons écrit au même moment un article avec des intonations très proches. Les fantômes de mon passé viennent me hanter aussi en ce moment avec les images, les sensations et surtout les espoirs qui vont avec. Je me revois il y a une dizaine d'années et je repense à tous les rêves que j'avais. Je voulais partir, m'épanouir, déplacer des montagnes et m'envoler.
C'est étrange de repenser à tout ça. Cette petite fille, c'est moi et ce n'est plus moi à la fois. Nous sommes la même personne mais à des stades différents et ça me laisse un grand vide de mesurer le chemin parcouru. Et surtout le décalage entre ce que je voulais et ce que j'ai.
J'ai réalisé certaines de mes aspirations : je suis partie, j'ai eu la chance de faire des études, de connaître des gens formidables, etc. Mais j'ai toujours cette boule dans la gorge qui m'empêche de respirer. Il me manque un truc pour être heureuse complètement... Peut être un peu plus de légèreté, un peu plus de confiance en moi, un peu plus de conviction dans la volonté de réaliser mes rêves.
Il ne faut pas que le chant du passé déclenche des regrets ou de la tristesse chez toi. Il faut qu'il te pousse vers l'avant, qu'il te donne la force de réaliser les choses qui te tiennent à coeur et auxquelles la petite joum tenait tellement.
Je te fais des gros bisous. Moi aussi je te comprends... Tellement... Tellement :-)
Amethyst
Re:
J'ai un peu de mal.
Et je m'aperçois aujourd'hui que certaines choses de ma vie ne me conviennent pas, seulement, je ne connais pas la direction à prendre, alors j'hésite, j'hésite, et je me sens passive.
Bref, la crise de la pré-trentaine. Classique ;-))
Bisous et bon courage pour ta soutenance miss!
Lien croisé
Moi de même...
Pour ce qui est de ton "Canadien", je suis toujours aussi impatient et te souhaite tout le meilleur..
En ce qui concerne l´enfance perdue, j´ai été très touché par ton texte ! Pour moi, c´était un peu différent. J´ai très vite cru que tout était fini et j´ai très vite tourné la page. C´est plutôt depuis quelques mois que tout me revient en force. Mais en ce qui concerne le temps qui passe, je te suis totalement...
Re: Moi de même...
Oui je comprends, on enfouit tout très rapidement, parce-qu'on vit plus dans le présent lorsqu'on est jeunes, et puis au fur et à mesure qu'on vieillit, on se tourne un peu plus vers son passé, peut-être pour retrouver un peu de cette insouciance liée à la simple faculté de vivre au présent, sans trop se soucier des conséquences de nos actes...:-)))
Bonne journée Jonas!
Re: Re: Moi de même...
Salut Joum´!
Ma première réaction instinctive était "non, t´as pas lu attentivement ce que j´ai écrit", mais à 2e lecture plus attentive, je vois que tu as absolument tout compris... Impressionant. Bonne journée, Joum´ !!! (et ne nous fais pas trop attendre avec de tes nouvelles, hein?, tu sais de quoi je parle... Londres, Montreal, :-)


J'ai vu
Transmerde, Lost in Translation voilà. J'ai beaucoup aimé. Ouais, même que j'ai rigolé comme un fou tout lemondlong (putain) du film. Pourtant c'est pas un film particulièrement en drle mais Bill Muray il me fait trop rire avec sa tête de "l'homme le plus malheureux au monde mais toujours avec humour".Donc, en toute logique je me suis dis que
j'allisaj'allais devoir voir Broken Flowers.Quelle déception ! Sérieux, poufff trop naze. ENfin non pas trop naze paske c'est un jugement subjectif mais vraiment moins... vif. Dans Lost in translation il se passe pas grand chose, et bendans broken flowers c'est l'inverse. Il se passe plein de trucs mais c'est filmé de tel façon qu'il y a encore moins "d'action" que dans LiT.
Bon voilà pour le petit commentaire pas trop a propos, et j'ai vraiment du mal a taper. Comprend pas
pur=tpourtant j'ai mangé un kiwi. Jv'ais ptete brancher mon cerveau tiens.