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My name is Nowhere



(La Médina, Institut du Monde Arabe)


"Hé! petite larve! je suis toi-même et je te parle
tu es déjà grande alors lève-toi sors de ta cale
Au port
ton coeur de petite fille est mort."


Le fil, Camille




Dehors, c'est beau.

Dis, toi, dehors, c'est beau, tu m'entends, il y a la pluie, et tu laisses ton parapluie fermé, tu ne voudrais pas être autre part que dans ces rues, avec cette eau qui ruisselle sous tes pas, ces trottoirs que tu foules comme si c'était la première fois, tu croises cette femme aux collants rouges, elle te jette un regard qui trahit toute une vie, une mémoire peut-être, avec ce quelque chose de blessé qui te fait songer à un oiseau à terre, tes oreilles bourdonnent, il y a plus loin une petite fille aux cheveux noirs et lisses qui te dit b'jour la dame derrière les barreaux d'une fenêtre, tu as envie de toucher son visage aux joues roses, ce serait comme caresser l'espoir d'une vie d'après, tu lui souris, et dehors, tu le sens qui bat tes tempes, ce vent qui s'engouffre aussi entre tes lèvres et qui balaie tout, il y a un miracle qui éclot à chaque coin de rue, comme une grande fleur qui s'ouvre, et toi, tu veux te créer une existence nouvelle, et tu te pelotonnes entre les pétales duveteux, en éclatant de rire, tu trouves une beauté dans chacune des personnes que tu croises, tu voudrais dire merci, alors tu chantes à mi-voix, et puis tu as peur soudain, de toute cette vie qui te saute au visage.

"Ce n'est pourtant pas le moment, je n'ai pas le droit de fuir, la vraie vie est là, il me faut admettre que c'est elle, enfin" (**)

C'est beau ces chansons de Camille, cette voix d'enfant, de fille, aérienne, dis, écoute, c'est envoûtant cette note tenue sur toutes les chansons, ce bourdon, et ces mots qui s'enchaînent, malicieux, tendres, mélancoliques, c'est quand même triste d'être vissée sur sa chaise à mon âge, un peu douloureux aussi, ils pénètrent en toi, comme une délicieuse torture, cette fille est une sorcière, il y a comme des petits êtres qui dansent sous ta peau, et tu restes là, assise, paresseuse, à écouter, captivée par le bourdon, portée par cette langue qui, étrangement, te parle de toi, et c'est comme un ensorcellement, tu te dis une fois de plus qu'on vit tous les mêmes choses, seuls le masque, les couleurs et les regards changent, dis, tu vois, on se pénètre tous, on se déclame les uns les autres les poèmes de nos vies, et c'est beau de croire à une liane de sentiments qui relie chaque personne à une autre, en-dehors du temps, au-delà des frontières, et tu te prends pour une abeille qui butine, et qui ramène du pollen d'émotions plein ses poches, parce-que toi aussi tu voudrais faire du miel avec les mots, tu te dis que ce serait une jolie façon de donner, et de participer à cette ronde humaine, alors souvent tu pleures devant tes feuilles, c'est beau de vouloir devenir abeille, mais tu apprends seulement à voler.

"Mes désirs sont à portée de la main. J'ai des dizaines d'images en tête. [...] Je peux rester des heures entières, assise en tailleur, à imaginer ma vie future." (**)

C'est beau un homme qui aime les hommes, et qui te regarde, tendrement ivre, et qui te dit je t'aime, et toi, toi, regarde son rire, regarde sa main sur toi, tu l'aimes toi aussi, tu le lui murmures alors que tu voudrais crier encore cet amour, tu es follement ivre et vous riez dans les toilettes, écroulés sur les murs, comme deux égarés, et vous gommez les limites, vous regardez les hommes ensemble, d'un même regard, vague et ardent, tu te sens femme soudain, ça te fait peur, tu emprisonnes tes seins dans des soutiens-gorge serrés, et tu voudrais gommer tes hanches, et puis tu ris, tu croises un des habitués du bar, l'écrivain, il veut te lire, tu as dans ton sac une de tes nouvelles, il te souffle à l'oreille que ton écriture a besoin de maturité, que tout ça est bien trop empreint d'impétuosité, tu deviens silencieuse, tu le sais que tes mots n'ont pas encore perdu leur rythme adolescent, tu t'en fous soudain, ta seule gloire, c'est de rire dans ce bar rouge, alors tu éclates de rire et puis tu oublies, en face de toi, il y a toujours cet homme qui aime les hommes, et ses yeux embués, tu prends sa main, et vous criez contre tous les préjugés, toutes les idées reçues, vous êtes excessifs, comme toujours, dans les rues, vous vous sentez les plus forts, soudain tu voudrais être l'héroïne d'un roman picaresque, tu regardes autour de toi, la rue devient le lieu truculent où tu peux t'imaginer vagabonde, tu cours, échevelée, les personnes ont des yeux brillants et des sourires éclatants, tu vois des couleurs vives partout, presque solennelles, et tu songes à une secrète cavalcade vers des endroits insolites, au fond d'un taxi, blottie sur la grande banquette en cuir noir, tu laisses tout derrière toi, de l'autre côté de la vitre, Paris en façades dentelées défile, les lumières creusent tes pupilles, tu voudrais ressusciter sous d'autres horizons, et tu embrasses les joues de ton homme qui aime les hommes, tu montes chez toi, tu libères tes seins, tu respires, tu regardes tes hanches dans le miroir, tu fumes encore, et tu te loves dans la fraîcheur de tes draps, des étincelles plein les cils, la gorge brûlante et un corps de femme calqué sur le tien, cette peau oubliée, ce vêtement transparent que tu as fait semblant d'ignorer pendant des mois.

"Il faut que le ciel me tombe dessus. Que j'en aie le souffle court." (**)

C'est beau tous ces livres qui s'amoncellent sur les tables, des petites tâches qui cachent une profondeur universelle, il y a tous ces gens qui se faufilent entre les stands, excités, fureteux, tu es au
Salon du Livre, dans ton sac, il y a plusieurs tirages d'extraits de ton roman et de textes divers, c'est naïf cet espoir que tu as de croire qu'un jour ton destin peut changer, il y a ces mots qui dansent encore dans ta tête, manque de maturité, ton ex-coloc te chuchote "on pourrait choper du mec ici!", tu éclates de rire et tu oublies tout, vous êtes légères au sein de cette grande librairie, plus loin tu aperçois Nina Bouraoui, tu te dis qu'elle est aussi belle que ses mots, et tu n'oses pas aller la voir, tes paroles coagulées sur la langue, tu ne saurais pas dire la beauté des émotions qu'elle a fait naître en toi, et tu trouves ça simplement beau de regarder un écrivain cachée derrière une pile de livres, et de sentir encore ses mots vibrer à l'intérieur de toi, comme un diapason qui s'est mis instantanément au bon tempo, entre tes mains, il y a ce journal que l'on t'a donné à l'entrée, tu lis, et ça te fait peur tout à coup ces deux millions et demi de Français qui rêvent d'être écrivains (***), et tu sors du Salon, dans ton sac, tes extraits photocopiés sont toujours là, tu te sens petite et médiocre, sans nom, en-dehors de la réalité, tu manges une crêpe et tu bois du cidre au coeur de l'après-midi avec ton ex-coloc et ton MMA, et tu trouves que c'est beau cette confiance qu'ils ont en toi, et tu rêves encore, même si tu sais que tous ces livres que tu as feuilletés sont majestueux, nombreux, imposants, que les mots s'étalent, nobles et justes, et que vouloir atteindre la beauté en littérature c'est comme grimper un mur à mains nues, et il y a encore toutes ces douleurs devant toi.

"Il y a des choses qui se présentent et tu y vas. Tu vas droit dans le mur, mais tu veux vivre à toute force ce moment où tu fonces. Le mur n'arrive pas forcément si vite. Pour autant, tu te fais mal rien qu'à prendre autant d'élan, l'air te chauffe la peau, ça fait des brûlures, mais tu te sens enfin vivant." (**)

Sur le grand écran, il y a ces mille couleurs qui éclatent, et tu trouves qu'il est beau ce film, Toi et moi, avec ces romans-photos qui défilent, cette Ariane légère, fleur-bleue, qui danse dans sa jupe verte, et qui tombe, petite ballerine cassée, et parmi ces histoires édulcorées, il y a Léna, son visage grave qui tremble sous le masque, et ces photos de nus, exposées sur les murs blancs, comme une bombe de réalité qui explose dans cet univers kitsch et toi, tu entends aussi ces mots de Mark "Si tu n'as que la technique à offrir, tu fais du porno. En musique comme ailleurs", alors tu t'interroges, tu essaies de te souvenir, dis, toi, depuis quand n'as-tu pas fait l'amour, te rappelles-tu la dernière fois que tu léchais des lèvres, quand avais-tu les yeux ouverts sur un corps, et tu ne sais pas, tu ne sais plus, les peaux sous tes doigts se sont évanouies dans le vent, alors tu penses que tu vas écrire, encore, toujours, pour continuer de faire l'amour avec des mots, et tu souris lorsqu'Ariane dit "mon coeur? Il est comme une porte de chiottes avec plein de noms écrits derrière", tu ris puis tu arrêtes de rire, tu te souviens, des peaux, des souffles, des lèvres, et dans ce que tu coucheras sur le papier, tu le jures, tu n'oublieras aucun nom, tu n'effaceras aucun amour, tu regardes Léna courir vers son art, et dans tous tes mots, tu le jures, tu ne laisseras pas la réalité pâlir tes couleurs intérieures, tu veux du brut, de l'authentique et du nu.

"Mais me voilà paralysée, prête à lui opposer un silence obstiné tout ça parce-que j'ai peur. Je sors d'un long sommeil et la vraie vie me fait peur." (**)

Dehors, tu marches dans la rue, à la rencontre d'un homme, tu l'emmènes dans la pénombre d'un bar, la pluie coule sur tes cheveux et lave ta mémoire, alors tu ouvres tes yeux, et tu trouves ça beau un homme avec des cils longs comme ceux d'une femme, qui écoute en riant tes histoires, te dit qu'il s'est souvent battu, et te souffle doucement que tu as une jolie nuque, cet homme te laisse lui brûler les poils des bras avec une bougie et saisit d'une main ton cou pour t'embrasser, et tu trouves ça simple soudain un homme qui sait ton coeur absent et qui te caresse les épaules, un homme qui est loin, libre, et toi, tu penses à voler, encore, il y a des mots qui habillent tes mains, tu respires tes doigts, et plus tard, tu t'endors avec un sourire, la tête enfouie sous les draps, et dans la fraîcheur de ce matin, tu montes dans le RER, ballotée et décalée, comme de retour de voyage, sans bien comprendre, tu te rappelles que tu as rêvé que tu transportais des poubelles remplies de pigeons destinés à nettoyer des baignoires, alors toi, tu ris doucement de ce voyage nocturne à la rencontre d'une femme qui te murmurait laisse les pigeons s'envoler plutôt, et instantanément tu t'aperçois que le soleil te brûle la rétine, comme un secret de plus qui s'implante en toi, tu voudrais partir, un peu, vraiment, pour sentir un vent plus fort sur ton visage, tu sors du RER, tu sens ton ventre qui vibre jusque dans ta gorge, et tu te sens incroyablement vivante sur le quai bondé.

"Le train fait des bruits sourds en filant sur les rails, comme des battements de coeur."(**)

C'est beau cette fumée qui gomme les contours de ce vase, il y a ce désordre qui t'anime, ces serpentins de souvenirs que tu tentes de démêler, tu es assise, l'esprit détrempé, colonisé par de sinueuses pensées, il y a ton frère qui te couvre de son regard et qui se moque de ton mutisme, et toi, tu voudrais lui murmurer toutes ces histoires que tu te racontes dans le silence de la nuit, tu lui souris sans un mot, tu le sais, il lit tout en toi, tu le sais, tu n'as pas besoin d'ouvrir les lèvres, parce-qu'il vient se coucher à côté de toi, et qu'il te parle doucement, alors tu fermes les yeux, tu espères qu'il va te protéger jusque dans les remous du sommeil, mais chaque soir, tu t'endors avec cette angoisse au creux de la poitrine, et tu rêves, encore, tu es assise sur un carrelage blanc et froid, il y a un homme qui dessine des traits sur tes hanches au feutre noir, tu t'échappes de ses mains, tu es dans cette chambre d'hôtel, tu es enfermée, tu vois le ciel d'un bleu intense de l'autre côté de la fenêtre, tu plonges dans l'eau noire qui remplit la baignoire, tu fermes les yeux, et lorsque tu les ouvres, un homme masqué est planté devant toi, il te dit on va jouer, tu as peur tout à coup, tu as un train à prendre et tu n'as pas prévenu ta mère, mais l'homme saisit tes mains, et entame tes poignets avec une lame brillante, ton sang est jaune citron, tu voudrais crier, mais tu ne peux pas, tu te réveilles la nuque trempée, le coeur battant et ton frère murmure tu n'as pas bien dormi soeurette, tu as beaucoup bougé, ses yeux sont encore fermés, tu regardes son visage, il est beau dans la douce lumière de l'aube, tu ravales tes larmes, dehors, le ciel est d'un bleu intense, et il n'y a aucune vitre qui te sépare de lui, alors tu inspires de grandes bouffées d'air dans la rue, la peau de tes poignets est lisse et blanche, il n'y a pas de masque sur le visage de cet homme que tu croises, tu balaies le quai du regard, et tu oublies les cauchemars en montant dans le métro, tu appelleras ta mère, très vite.

"Si rien ne change à l'intérieur de moi, rien à l'extérieur, que vais-je devenir? Un grand sac de chagrin et de rogne qu'on frappe contre deux murs qui se font face. Les murs de ma cellule." (**)

Dehors, tu le vois devant toi, cet homme que tu connais à peine qui met ses mains autour de ton visage, ses doigts qui glissent sur tes cheveux, c'est beau de lire dans ses yeux que tu pourrais devenir précieuse, tu deviens mélancolique tout à coup, ça fait mal, tu refuses les gestes, tu ôtes ses mains, il y a cette évidence qui naît au creux de tes lèvres, tu deviens silencieuse, toi, tu veux être libre, tu veux écrire, tu te dis que c'est beau mais triste un homme qui va partir sur un manque, qui va te laisser juste poser tes mains sur les feuilles, et te donner ses émotions que tu vas calquer sur le blanc de la page, avec un profond mal de ventre, parce-que tu fuis encore, tu voles et tu t'envoles, tu lui dis "à quoi tu penses?", tu mâchouilles des feuilles de menthe, et tu le regardes, et c'est lui qui devient silencieux, alors tu comprends et tu baisses les yeux, tu as honte, de toi, de ne pouvoir donner, tu respires mal, sous ta poitrine, ton coeur se recroqueville, alors tu retournes à tes feuilles, à tes mots, à ta vie rêvée, tu voudrais apprendre la maturité et tu écris sur ces désirs décalés.

"Les choses sont toujours très mal distribuées." (**)

Dehors, tu trouves ça beau cette lumière bleue qui joue sur le visage de cette femme que tu croises dans la rue, elle te parle, tu l'écoutes, elle boit une gorgée de bière, tu lui parles, elle se tait, tu la regardes, jusqu'au fond, derrière ses paupières lourdes, elle te dit un peu trop fort "que Dieu te garde!", et elle rit lorsque tu lui réponds "n'importe qui pour me garder, mais pas Dieu", elle veut te suivre, et tu enlèves doucement sa main de ton bras, elle a ce regard confiant soudain, tu as la chair du ventre qui se perce, tu voudrais l'emmener avec toi mais tu la laisses dans un parc, avec juste un sourire, tu la vois rejoindre deux hommes qui rient "vieille folle, tu parlais à qui?", tu sens cette fracture qui déchire tes entrailles, tu te sens encore une fois impuissante, dépassée, et tu promets de les écrire, eux, leur détresse en partage, leurs sourires aussi, même si ça ne change rien, même si c'est dérisoire des mots en pâture, et tu marches pour rentrer chez toi, les yeux dans l'obscurité, tu repenses à cette femme, à ces deux minutes d'intimité volée, tu as de la pluie dans les yeux, et dans l'estomac un trou béant décousu en deux minutes par le regard de cette femme, tu te dis qu'entre elle et toi est né un secret à la fois triste et fascinant, tu voudrais arrêter la passivité, tu voudrais arrêter d'être spectatrice et tu marches, encore, le ventre à l'air libre, cherchant le brut, l'authentique et le nu.

"Je songe à tous ceux dont c'est la vie, à commencer par moi - rester à la fenêtre, respirer le vide, changer de pièce sans raison, attendre Dieu sait quoi, ou quelqu'un, même chose, personne, un reflet familier guère plus exaltant qu'un miroir [...] Etre libre de tout. Et pas libre du tout. Lâché sans aucun sillon à creuser, sans personne à être." (**)

C'est beau ces heures à être juste là, comme une oubliée, dans la même position, jambes croisées, une bouteille d'eau citronnée à ta gauche, un cendrier et une pile de papiers à ta droite, tu peux rester des heures les yeux dans le vague, sans ciller, à oublier de dormir, et tu écoutes Camille qui susurre j'vais quand même pas rester toute ma vie à écrire, alors soudain tu entends la rumeur qui gronde derrière ta fenêtre, et toute cette vie dehors qui grouille, qui t'appelle, tu enfiles un jean, tu cours dans la rue, et tu voudrais dévorer encore un peu plus de ce monde qui t'entoure, que tu ne peux pas t'empêcher d'aimer, ce monde qui bouge, qui crie, et tu te retrouves en plein milieu de la manifestation, tu écoutes les slogans scandés, tu observes les journalistes, les drapeaux, les CRS, un homme te crie "il ne suffit pas de regarder, il faut participer", tu parles avec lui, avec d'autres, tu te faufiles parmi les corps et puis tu figes les visages peinturlurés avec ton appareil photo, tu regardes encore cette jeunesse tumultueuse et barbouillée des pieds à la tête, tu souris, tu gobes les ardeurs, et tu remontes chez toi, tu laisses la fenêtre ouverte, pour laisser encore entrer les bruits de la rue, et tu reprends ta position, jambes croisées, ta bouteille à ta gauche, ton cendrier et ta pile de papiers à ta droite, tu écoutes inlassablement Camille qui chante tout c'que j'vois par la fenêtre déménage dedans, tu as ces vies nouvelles qui naissent sous tes doigts, et tu te crées un théâtre, avec un lourd rideau jaune qui s'ouvre sur des personnages colorés, bruts, et nus.

"Je veux devenir quelqu'un [...] Qu'est-ce que j'y peux? J'ai toujours pensé que la vie pouvait avoir un autre goût que celui, sec et âpre, de la poussière [...] La poussière qui vient se loger sous nos ongles, que nous portons à notre bouche sans le savoir et qui nous donne cette haleine de fantôme." (**)

C'est beau un homme qui te murmure allez reste Joum avec ce regard d'enfant, et ce sourire qui te bouleverse depuis tant d'années, il est beau ce MMA, et toi tu virevoltes sur le trottoir, tu le sais bien, cet homme, c'est un peu ton môme, cet homme qui t'offre une fleur en éponge, jaune et orange, ta nouvelle baguette magique, alors dans la rue, tu jettes des sorts à tous ceux que tu croises, "et toi, MMA, tu m'achèteras un super cadeau d'anniversaire!", et tu ris, tu savoures le soleil sur ton visage, tu mélanges tous les moments, tu dilues le temps, et l'effervescence prend ton corps, tu ébouriffes ses cheveux, et il te dit "tu veux pas remettre ta veste, ton pull, il est vraiment trop rose, j'assume pas!", alors tu le frappes, il t'appelle "oué grosse" à cause de la chanson de Diam's, et vous partez encore dans les rues, sur les quais, sur les ponts, vous entrez à l'IMA, puis à l'intérieur de la Médina, vous fumez du narguilé à la pomme, doucement alanguis, tu sirotes ton thé à la menthe, et vous repartez dans les rues, tu appelles ton ex-coloc qui susurre un "helloooo", à la manière 3615 ULLA, et qui t'annonce qu'elle a acheté un téléphone "rose-de-pétasse", vous riez, vous parlez, et tu en es certaine, il n'existera plus jamais aucune raison de jouer les éplorées, tu te sens comme un verre brisé, il y a des éclats de toutes les couleurs sur le sol, et tu les recolles au hasard dans la joie tiède et éclatante de ce début de Printemps.

"Je me suis dit : tu deviens folle. Puis : non, même pas." (**)

Dehors, tu entres dans ce bar-tabac, et tu parles encore avec le monsieur-du-tabac-piercé-moqueur, il te fait essayer des cigarettes "faut bien que je liquide mon stock!", et il te fourre des stylos verts et rouges dans un sac gris-pailleté, tu regardes autour de toi, dans ce bar aux murs couleur châtaigne, il y a un petit vieux qui tourne sa cuillère dans son café, et qui raconte sa journée à une dame qui sirote un verre de vin blanc, l'air absent, il y a cette radio qui crache une mélodie nasillarde, tu écoutes, la bohème, la bohème, ça voulait dire on est heureux, à côté de toi, une adolescente perchée sur un tabouret demande au serveur des conseils pour séduire un garçon, tu lui souris, elle aussi "on est toutes pareilles quand on est amoureuses, on est bêtes, hein?", et tu ris, oui on est tous pareils, tu prends ton sac gris-pailleté, et tu jettes un dernier coup d'oeil dans la chaleur de ce bar, tu fais un grand signe au monsieur-du-tabac qui te lance "et je veux pas te voir avant 3 jours la miss, ok?", tu dis oui oui m'ssieur et tu te dis que tu iras dans un autre tabac et dehors, c'est beau, soudain, ce petit moment greffé entre tes souvenirs, alors tu gobes du vent, et tu danses sur le trottoir, on te croise, on te dit bonjour, et tu voudrais passer ta vie dehors, ne jamais rentrer dormir chez toi, dis, tu me suis, tu viens avec moi dans les rues, dis, puisqu'on est tous pareils, tu ne te sens plus amoureuse, puisqu'on est tous différents, tu es peut-être encore amoureuse, de qui, de quoi, tu ne veux plus savoir, de chaque miracle à coin de rue peut-être.

"Comment leur expliquer? [...] J'ai besoin de brûler, non pas sommeiller. J'attends le saccage complet et définitif." (**)

Elle est belle cette nuit sans étoiles, et vous, vous êtes allongés sur ton parquet, ivres, avec cette musique qui fait trembler vos ventres, il y a sa tête entre tes bras, lui, ton ami-de-Lyon, neuf années que tu le connais, neuf années que vous vous comprenez, alors tu le serres fort contre toi, il te parle de ton écriture, et toi tu pleures, tu le sais que tu ne vis que pour les mots, et que tu es perpétuellement sur une pente douce, tu glisses de plus en plus, tu dis que tout ça c'est sûrement une immense imposture, que tu mens à tout le monde, à toi-même aussi, tu te trouves bien creuse et vide, tu te dis que finalement l'écriture ne résout rien, que tu resteras comme cette Luka du livre (**) à rêver ta vie, que peut-être ton père a raison de dire que tu tomberas de haut, et tu te tais, tu ne veux pas croire ça, c'est trop tard, et tu souris, il y a cette chanson qui parcourt tes veines, il y a cet homme qui murmure, il y a cette fragile immobilité dans l'air, et au coeur de la nuit, tu te couches à côté de lui, tu lui racontes tes rêves, et tu lui dis que tu voudrais manger de la pastèque et du poulet à 4h du matin, il rit et tu t'endors, apaisée, comme une enfant, entre tes draps fleuris.

"La vie serait très simple, mais elle ne l'est pas et personne ne nous pendra, nous sommes seuls à fabriquer la corde qui nous enserre le cou et il faut s'éviter cette peine." (**)

C'est beau cette mélancolie qui t'envahit encore, elle devient douce soudain, dis, le dimanche soir, tu n'aimes pas, tu es seule face à cette feuille, comme toujours, et tu cherches le mot juste, comme toujours, c'est ton obsession, ça te rend très seule, tu glisses un peu plus, "C'est le dimanche que l'on comprend où l'on vit, et quelle est notre absolue solitude" (**) et toi, tu te dis que tu aimes ta solitude, juste effleurer le monde avec cette plaie qui se déchire en toi, regarde, tu es juste avec toi, dans cette eau orangée et mousseuse, au milieu des bulles pamplemousse qui éclatent sur tes cuisses, sur ce canapé bleu où tu danses avec ta culotte rose bonbon, tu fais des oeillades sucrées au visage qui te sourit dans le miroir, tu te trouves ridicule, et tu ris plus fort, tu laisses fondre un carré de chocolat sur ta langue, tu te sens légère, regarde, derrière la fenêtre, il y a cette nuit offerte à tous, ce n'est pas toi qui vas y changer quoique ce soit, alors, écoute-moi, tu ne changeras pas les choses mais tu peux habiller ton regard, tu vois, recouvre les choses d'un voile, comme tu recouvres tes toiles d'un glacis, et puis applique un vernis brillant, regarde, il te suffisait juste d'ouvrir les yeux, sous tes cils, tu colores le monde à ta façon, et sur la grande toile de lin posée en travers de tes genoux, tu poses tes couleurs, une fleur s'ouvre, tu la déracines d'un coup de pinceau, elle flotte sur un fond carmin, et tu te dis que l'on est follement exalté lorsque rien ne nous retient au sol, et tant pis pour les illusions qui peuvent se consumer dans cette trop grande euphorie, tes mains sont libérées, tes poignets ne portent aucune trace de ton enfermement et tu souris, le pinceau qui caresse tes lèvres, tu écoutes Camille, encore, qui chante hé! petite fille! on n'est jamais deux à partir y'en a toujours un pour larguer l'autre pour languir au port, tu chantes aussi dans l'immense solitude de tes rideaux jaunes, et tu rêves de persiennes légèrement entr'ouvertes, qui laisseraient entrer quelques rais de lumières, tu voudrais encore des rayons qui joueraient sur ta peau comme le feraient des doigts, et tu cours vers le brut et le nu, sans reprendre ton souffle.

Hé! petite cruche! avec tes pots de confiture
tu partiras en sucette mais pas à l'aventure
au Nord. (*)

Hé toi
, dehors, tu vas m'écouter, tu n'as pas le droit d'employer ces mots, il y a des mots interdits tu sais, des mots tabous, des mots qui enchaînent, et je les mâche, encore, c'est insensé, hé toi, tu m'entends, je ne vois rien, je n'entends rien, j'ai un voile sur les yeux, et les oreilles qui bourdonnent, je me souviens, je léchais tes lèvres les yeux ouverts, hé dis, écoute, ravale tes mots qui emprisonnent, et rions, je me moque de tout, j'irai partout, il n'y a pas de nous, il y a toi, et il y a moi, tu le sais, je ne veux pas être enfermée, je n'ai jamais voulu qu'on m'attache, alors j'ai ouvert la cage en grand, j'ai décrispé ma mâchoire, et tendu mon ventre, dehors, c'est beau, crois-moi, j'ai vu, avec mes yeux, j'ai touché, avec mes mains, et tu sais, c'est beau des hommes qui aiment, des femmes qui rient, et des corps dans la lumière, allez, toi, dis-le que tu m'embrasseras comme si j'étais ton dernier amour, ou lâche mes poignets et quitte mes mots, dis, toi, rattrape-moi si tu peux, crie-le ce je t'aime si tu l'oses, ou garde tes lèvres closes pour toujours, regarde, je suis devenue une femme, je n'emprisonnerai plus mes seins, il n'y aura pas de feutre sur mes hanches, parce-que je brise les barreaux, je jette les lendemains, et je m'envole, je serai abeille, oiseau, bourdon, je pars butiner, déracinée et joyeuse, et je ferai du miel avec toutes ces émotions que je dévore, j'apprendrai la maturité, ou je la sèmerai dans le vent, je ferai l'amour avec des mots et je filerai entre les tiens, parce-que je ne veux plus me poser, ni dormir, je resterai dehors, brute, et nue.

Je deviendrai la fille de nulle part.


Alors, toi, dis, t'avais la trouille au ventre, tu restais blottie dans ta prison, et tu jouais les citadelles imprenables, dis, pourquoi, pourquoi tu restais là, sans bouger, à bercer un coeur glacial, à ne pas oser aller dehors, avec plus de violence, avec plus de tendresse aussi, mais dis-moi, avoue, une fois seulement, t'avais peur de quoi fillette, dis-le, crache-le, crie-le, t'as peur de quoi?


De toi.



[My name is Baby Carni Bird
I'm the only one in the world
I'm yours
for I can fly up in the air
and you can shoot me when you like
I'm yours (*)]




(*) Le fil, Camille
(**) Les vies de Luka, Arnaud Cathrine
(***) Le Figaro Littéraire, 16 mars 2006, cahier n°4




Ecrit par Joumana, le Mardi 4 Avril 2006, 18:56 dans la rubrique Chabadabada.

Commentaires :

brigetjones30
04-04-06 à 20:29

OH!

C’est magnifique…il me manque les mots….Les mots copiés.

Mais quelle talent !Faut te trouver d’urgence un éditeur.

Briget qui sait que tu es humble et que nullement tu as cette aspiration....


 
joumana
06-04-06 à 10:41

Re: OH!

Si, je l'ai un peu cette aspiration quand même...Merci en tout cas Briget!


 
brigetjones30
06-04-06 à 13:10

Re: Re: OH!

J'ai bien aimé aussi: "Dessine moi à l'encre de chine"....Ainsi que certains a tes débuts. Bon, t'avais pas encore ton Fan-Club et souvent zéro commentaires, mais vois-tu, je te lisais déjà.

Y a Anna Gavalda, une jeune femme qui a vachement ramé au départ, personne ne voulait d'elle. Alors elle a trouvé chez "Le Dilettante" et son livre s'appelait "Je voudrais que quelqu'un m'attende quelque part." Ce sont plusieurs petites histoires, nouvelles. Elle a vendu énormément. Depuis elle a écrit 3 autres, mais des livres.

Cela pourrait être un départ.

A éviter Albin Michel et co, tu ne toucheras qu'une aumône, voir on te pique ton idée. Faut dealer entre 8 à 10% sur le prix de vente Ht, c correct. Bref renseigne-toi bien et bonne chance!

Briget

http://sf.joueb.com/ et http://www.manuscrit.com/


 
joumana
09-04-06 à 00:08

Re: Re: Re: OH!

Oui je connais Anna Gavalda...Elle était prof de Français par chez moi...:-))

Merci pour les conseils Briget!

 
anouchka
04-04-06 à 20:31

....

je me suis plongée une fois de plus dans ta vie

J'ai été toi une fois encore,  moins que mon moi soit un peu le tien aussi....

J'aurais pleuré un peu en pensant a mon meilleur ami qui aime les hommes, et moi qu'il l'aime un peu aussi....

Alors, on est tous un peu comme ça, a spleener sa vie ?


 
joumana
06-04-06 à 10:42

Re:

Oui, je crois qu'on est tous comme ça...;-))

Bonne journée Anoucka!

 
Je sais plus mon nom
04-04-06 à 21:03

C'est beau...

...C'est beau une femme qui aime le monde autant que tu l'aimes, c'est beau ce monde que tu peins, c'est beau cette couleur que tu mets dans tes textes.

Joumana, arrête d'avoir peur: tu es belle quand tu écris.

J.


 
joumana
06-04-06 à 10:45

Re: C'est beau...

merci...*rouge tomate*

 
Phil
04-04-06 à 21:20

J'ai bien fait de te harceler pour que tu écrives, je ne suis pas déçu...Il n'y a rien à dire, c'est parfait.

Je suis bluffé comme d'habitude.

(Les photos du début de l'article sont de toi?)


 
joumana
06-04-06 à 10:46

Re:

Oui m'ssieur-mon-harceleur, les photos sont de moi!

 
Phil
09-04-06 à 22:50

Re: Re:

Hé bien je les aime autant que tes mots!


 
Je sais plus mon nom
05-04-06 à 07:34

Une leçon de poésie, une leçon de vie.
Merci.

 
joumana
06-04-06 à 10:46

Re:

:-))

 
M.L.
05-04-06 à 23:46

Joumana, l'apprentie sorcière

Comment fais-tu pour nous filer cette envie de t'aimer rien qu'avec des mots?
2 millions et demi de Français veulent devenir écrivains et combien savent faire vibrer?
2 millions et demi de Français veulent devenir écrivains et toi, et toi...ET TOI!

Saute dans le train la belle!

 
joumana
06-04-06 à 10:47

Re: Joumana, l'apprentie sorcière

Ouf j'avais lu "saute du train", je m'étais dit que c'était rude...;-)))
Oui oui Mr M.L., je travaille, je travaille...

 
jonas
06-04-06 à 14:50

Joum, c'est très inspirant et communicatif, cette passion pour la vie qui transpire de tes beaux écrits!

J'ai essayé de lire entre les lignes et faire quelques rapprochements, mais je sais pas si j'ai tout juste ;-))


 
joumana
09-04-06 à 00:10

Re:

Je sais, parfois je brouille un peu les pistes Mr le détective ... ;-))

Bon WE Jonas!


 
Enniroc
07-04-06 à 03:34

Joum c'est dingue !!

C'est drole parce que j'ecoutais Camille voila quelques mois, et depuis ce jour-ja je voulais te demander si tu l'a connaissais. Ton blog et ses chansons se ressemblent et en te lisant tu me faisais penser a elle, bien avant que tu l'as mentionnes !!
J'adore ses chansons... :D
Enny
www.enniroc.joueb.com


 
joumana
09-04-06 à 00:13

Re: Joum c'est dingue !!

Dis tu peux me lire un peu mon avenir alors? ;-))

Je suis allée sur ton blog...bon courage pour ta fin de séjour à Vancouver Miss Enny!


 
am-stram-gram
07-04-06 à 14:13

J'aime bien cette façon de se voir depuis l'extérieur, comme si on était un être un peu étranger à nous-même, de s'observer comme n'importe qui pourrait nous observer...

Je est un autre.

Continue d'écrire, ça en vaut la peine. Car il ne suffit pas de savoir aligner des mots, il faut réussir à faire passer des émotions, et ça, tu sais tellement bien le faire... ;-)


 
joumana
09-04-06 à 00:15

Re:

Oui parfois, ça aide à prendre du recul ...

Merci Miss et bon WE :-))


 
Je sais plus mon nom
10-04-06 à 16:04

Comment ça se fait qu'il y ait autant de monde qui veut devenir écrivain ? Tu penses que c'est juste un rêve à côté de "j'aimerais nager avec les dauphins" ou alors ya vraiment tant de monde qui écrit ?? (encore un très bel article bien sûr mais ça sert pu à rien de le dire après tout ces commentaires sur ton blog, prochaine fois je serai plus rapide !!) Bisous Joumana =)


 
joumana
11-04-06 à 10:49

Re:

Non mais il existe aussi de nombreuses personnes qui veulent devenir la Nouvelle Star ;-))
Je crois qu'on a tous des rêves, et qu'on apprend soit à les modeler selon l'évolution de nos envies soit à les réaliser...L'essentiel est de trouver un juste équilibre non frustrant entre nos rêves et la réalité...

Bonne journée Emma :-))

 
Emma
10-04-06 à 16:06

C'est quoi ce bordel, je connais très bien mon nom !! D'habitude il s'écrit tout seul ... Bon tant pis jme suis loupée =))

 
Vendredi
11-04-06 à 02:01

"cette eau qui ruisselle sous tes pas"

Toute ces scènes, surtout de nuit, qu'Elle évoque...
Ces anthousiames et  cette mélancolie, tour à tour...
Ce corps de femme que l'on croyait oublié au plus profond d'un puits, dont l'eau est pourtant bien bonne...
Eau, encre et papier...

 
joumana
11-04-06 à 10:50

Re:

... :-))


 
Mystérieuse Inconnue
15-04-06 à 01:57

...et en plus tu es talentueuse...j'adore encore plus...ravie d'être tombée ici...

 
joumana
15-04-06 à 14:28

Re:

Bienvenue à toi alors Mystérieuse Inconnue :-))